Les amis,
admirez ma tenue, marrez-vous bien profond, c'est ma tournée !
C'est sale car déjà porté, trop court. A cause de tout ce fluo des années 80, je chantonne Jeanne Mas sous ma casquette.
Je suis en tenue de rippeur. Je m'apprête à collecter des ordures ménagères au cul d'un camion benne. Oué.
C'est ma "Toute première fois".
Et ce sera la toute dernière...
Ce jeudi, à 5h du mat sur le parking de la zone industrielle de Tours, il pleut. C'est la nuit.
"J'ai des frissons, je claque des dents et je monte le son. C'est plein de kleenex et de bouteilles vides" (so 80'S).
Je chantonne pour retrouver mon courage resté au vestaire, bien accroché entre mon cachemire et mon jean slim.
"Pinaise, qu'est ce que je fous là ? Z'ont pas lu mon CV en plaqué or ? DEA ça veut dire Déchets à Enlever aux Aurores, ou quoi ?"
Le ballet des loupiottes des camions-bennes constelle d'étoiles le parking sordide. Ca crépite "bip, bip, bip" à chaque manoeuvre que j'avance et que je recule (...)
Je suis seule avec Jeanne Mas.
Mais cette fois-ci, c'est "Sauvez-moi".
Nono le chauffeur de MON camion-benne, déboule sur un tonitruant "Putain, je me suis raté ce matin ! Première fois en vingt ans de maison !".
Ouf, je n'étais plus seule. Il avait simplement raté son réveil, ce con.
Je grimpe dans le camion. Je suis aussi tendue que le string d'une brésilienne.
Je me cale entre Nono et Titi (le rippeur - le vrai) qui s'inquiètent de mon inconfort.
"Fa va, merci". J'ai les genoux derrière les oreilles. Le siège du milieu est malencontreusement surélevé et tout petit.
Je suis stagiaire, condamnée à souffrir en silence.
A 5h15, Titi le rippeur s'éjecte de la cabine pour manipuler son premier containeur.
Je me détends les jambes. J'ai le droit de regarder mais pas de toucher, question de sécurité. Etre stagiaire, ça me convient.
Il fait chaud dans la cabine et ça tangue comme dans un bateau ivre.
Pour passer le temps, je compte les nains de jardin.
Je parle politique avec Nono mais pas trop, je ménage le chauffeur de ma monture car je veux aller loin.
Je regarde Titi s'agiter sur l'écran de la caméra. A droite, à gauche, il saute sur le marchepied, redescend, accroche le containeur, le vide, le replace, écoute poliment le riverain mal douché qui l'engueule.
Je réponds aux saluts des enfants en agitant ma main droite. Je suis la reine d'angleterre des ordures ménagères.
A 10h, je mange un sandwich au camembert très bien fait (le camembert). Je refuse poliment celui au pâté et le verre de coca servi avec. Je demande du pinard, ça devrait être bon ça, pour mon intégration.
Mais non, y'en a pas, dommage. Du whisky non plus. Tout se perd.
On retrouve des collègues arrêtés sur le parking, Robert et Mèche. Deux balèzes qui me font la fête.
C'est chouette, il devrait y avoir plus de femmes dans le métier.
Je dis oui, je vais en parler à la Direction. En remplaçant le camembert-pâté-coca par des macarons Ladurée, plus deux ou trois petites choses à modifier, ça devrait pas être si compliqué.
A 11h, je me réveille en sursaut. Il faut que je me remette au milieu, en position crapaud, Titi remonte pour quelques mètres.
"Ah tiens, je m'étais endormie ? Ah oui, ça leur fait tous ça ?" Décidément, je suis parfaite dans mon rôle de stagiaire des ordures ménagères.
Je jette un coup d'oeil discret à mon smartphone.
Aujourd'hui, il reste des places en esthétique, m'informe la Conciergerie d'entreprise de NatureCompany.
J'ai subitement envie de coussins en satin rose, d'odeurs de dissolvant et même d'entendre le scratch du poil qu'on arrache.
A midi, en fin de tournée, on a collecté huit tonnes d'ordures ménagères. Merde, alors !
Nous nous sommes quittés bons amis.
Ils aiment leur métier. Ils se sentent utiles à la planète et qu'est ce qu'on va laisser aux gosses, sinon?
A 9h le lendemain matin, je ne savais pas quel café sélectionner à la machine du bureau : expresso, court, long, Max Havelaar, Jacques Vabres écolo, thé menthe ou thé citron, chocolat ?
La Conciergerie m'informait qu'il restait des disponibilités en coiffure.
J'avais retrouvé la douceur de mon cachemire et le moelleux de mon siège inclinable à l'infini.
J'avais juste une douleur dans les aducteurs.
Parce que j'ai fait le grand écart de ma vie.
Parce que NatureCompany pousse très loin le bouchon recyclé du parcours d'intégration.
Et j'aime ça.
